Cloche Zen

Où aller pour prendre des photos intéressantes ? La réalité c’est que des photos intéressantes il y en a partout, et si vous avez l’impression de ne jamais en trouver, c’est tout simplement parce que vous ne savez pas encore voir — ou plus exactement écouter.

Lorsque vous êtes sur le terrain avec votre appareil photo, votre cerveau est bombardé de millions d’informations à la seconde. Il ne peut pas tout traiter consciemment, alors il filtre en permanence ce flux d’informations.

Ce tri est inconscient. Votre cerveau capte toutes ces informations — qui émanent de vos 5 sens —, puis décide soit de les écarter — dans ce cas vous n’aurez pas conscience que cette information vous a « touché » —, soit de les laisser remonter au niveau conscient de votre esprit.

Sur quels critères se base-t-il pour décider s’il doit écarter ou non une information ? Principalement des critères en rapport avec notre survie et celle de notre espèce : la nourriture — si on ne mange pas on meurt —, le sexe — si on ne se reproduit pas l’espèce humaine disparaitra —, et le danger — s’il y a danger, il y a un risque de mourir.

Prenons un exemple pour illustrer ce fonctionnement. Imaginez-vous en train de discuter au téléphone tout en marchant dans une rue bondée de monde. Des millions d’informations vous touchent : les conversations des gens autour de vous, les mouvements de ces personnes, les couleurs de leurs vêtements, les vitrines, les odeurs, le vent qui touche votre peau… La majorité de ces informations ne remontent pas jusqu’à votre conscience, et heureusement, car sinon vous seriez incapable de discuter avec votre correspondant.

Soudain, vous vous arrêtez net ! Devant vous, un serpent traverse le trottoir avant de disparaitre dans une bouche d’égout.

Que s’est-il passé ici ? Le serpent représentait un danger. Votre cerveau l’a identifié comme tel, et a alors fait remonter cette information jusqu’à votre conscience, pour sauver votre peau.

Heureusement pour nous, nous pouvons « entrainer » notre cerveau à faire remonter certaines informations plutôt que d’autres.

Faites l’expérience dans une rue bondée de monde : arrêtez-vous et concentrez-vous sur le bruit des pas sur le trottoir. D’un seul coup, vous prendrez conscience de ces informations, alors que jusque-là elles étaient écartées de votre conscience.

Vous pouvez ainsi prendre la main sur votre inconscient, et lui apprendre à remonter telle ou telle information — en tant que photographe, c’est une capacité que nous devons développer.

Cet apprentissage se fait à deux niveaux : le court terme et le long terme.

Sur le court terme, c’est-à-dire le temps d’une sortie photo, vous pouvez vous « mettre en alerte » en vous mettant consciemment en mode « je prends des photos » :

  • Respirez profondément,
  • Ralentissez,
  • Soyez présent,
  • Démarrez votre sortie en déclenchant volontairement même s’il n’y a aucun sujet intéressant — une sorte d’échauffement,
  • Adaptez-vous au rythme et à l’ambiance de votre environnement — vous ne chercherez probablement pas à voir la même chose dans une rue bondée de monde à Paris que dans un petit village désert de Provence,
  • Choisissez un sujet ou un thème pour votre séance photo — un point de départ,

Tout ceci vous permettra de dire à votre cerveau : « Dans les prochaines minutes, je veux que tu me fasses remonter toutes les informations qui pourraient me permettre de prendre une photo intéressante. »

Bien entendu, votre cerveau ne sera pas capable, du jour au lendemain, de remonter clairement les informations dont vous avez besoin. Il a besoin de temps. Il a besoin que vous l’entrainiez sur le long terme.

Il a aussi besoin que vous appreniez à « entendre » les signes qu’il vous envoie — car ce ne sera jamais une voix claire qui vous dira « Là, prends cette photo comme ceci », mais plutôt un signal à peine audible. Une sorte de cloche Zen, pour reprendre l’expression de Joel Meyerowitz :

« That suggestion coming to me was so timid as to be just below consciousness, but I heard it, the Zen Bell I always hear when it calls me. I’ve learned to listen for it. »Joel Meyerowitz

(Traduction : Cette suggestion qui me venait était si timide qu’elle était juste en dessous de la conscience, mais je l’ai entendue, la cloche Zen que j’entends toujours quand elle m’appelle. J’ai appris à l’écouter.)

C’est cette « cloche Zen » qui explique ce qu’on appelle la « vision » du photographe : cette capacité à prendre conscience de choses qu’un esprit non entrainé écarte instinctivement — alors qu’elles peuvent être la source de photographies intéressantes.

Cette aptitude s’acquiert avec le temps ; à force de pratique.

Non, il n’y a pas de raccourci.

Oui, ce sera difficile.

C’est le chemin sans fin qui vous mènera vers l’excellence.

Le chemin que tous les grands maitres de la photo ont emprunté — et continuent à suivre jusqu’à la fin de leur vie.

(Joel Meyerowitz est l’un de mes photographes préférés. En 2015, il a créé un blog et y a publié une photo par jour pendant un an. En le découvrant, je me suis souvenu des mots de Sénèque, le philosophe stoïcien : « Tu dois choisir un nombre limité de maitres-penseurs, et te nourrir de leur génie, si tu veux en tirer des idées qui resteront ancrées dans ton esprit. ». J’ai alors décidé de lire l’intégralité du blog de Joel Meyerowitz, en prenant mon temps, et de partager avec vous toutes les idées que cette lecture pourrait faire naitre dans mon esprit. C’est ainsi qu’est né le projet « A second time around the sun », dont l’article que vous venez de lire fait partie. L’intégralité du projet est à votre disposition ici : a second time around the sun.)

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