Devenez ce que vous créez
Créer authentiquement exige de s'incarner dans ce qu'on fait — non pas utiliser son travail comme miroir de soi, mais en devenir la preuve vivante — et cette exigence, tenue dans la durée et contre l'impatience, est la seule voie vers une œuvre qui tient.
Il y a une règle simple que les meilleurs créateurs appliquent sans toujours la nommer : être le premier utilisateur de ce qu'ils font. Les développeurs appellent ça le dogfooding — manger sa propre nourriture pour chien.
Plongez à l'intérieur des choses
Vous pouvez mettre en place des tests, poser des questions aux utilisateurs, demander des avis autour de vous… Rien ne remplacera jamais totalement le fait de littéralement vivre ce que vous créez.
Lorsque Hemingway écrivait, il relisait ses chapitres à haute voix. Si ça sonnait faux, il se remettait au travail, jusqu'à ce que la « musique » de ses textes lui plaise. Steve Jobs utilisait chaque produit Apple comme s'il était un client lambda. Quand quelque chose l'irritait, il l'indiquait à ses équipes, qui modifiaient le produit jusqu'à ce que l'expérience utilisateur et le design soient satisfaisants.
L'idée, lorsque vous créez, c'est d'essayer de plonger à l'intérieur des choses.
Quand vous commencez à vous intéresser à un sujet ou à une discipline, vous le voyez de l'extérieur. De ce point de vue là, tout parait confus, compliqué, inconnu, voire hostile.
Prenez le violon par exemple : essayez de jouer quelques notes alors que vous n'avez aucune notion de musique ni jamais utilisé cet instrument, et vous comprendrez ce que je veux dire par là.
Hier encore, j’en ai eu l’exemple avec le tango. De l’extérieur, deux personnes qui dansent. Mais quand une passionnée vous l’explique, vous comprenez que c’est bien plus que ça. Une improvisation, un dialogue et deux partenaires qui « marchent » ensemble vers une direction impromptue à chaque instant. L'un propose, l'autre répond — et c'est de cet échange que naît quelque chose qu'aucun des deux n'avait planifié. (Exactement comme les collisions d’idées, au passage.)
C'est la même chose avec les échecs, le golf, la nutrition, le marketing… De l'extérieur, vous avez une certaine vision, un apriori, tout paraît lointain, compliqué, et un peu mort, parce que vous n'en voyez que les apparences. Les nuances et la beauté intrinsèque vous échappent.
Mais quand vous arrivez à l'intérieur des choses, vous voyez le cœur qui bat et comprenez la réalité — tout devient vivant et intéressant. Les choses s'animent. Un joueur d'échec qui a de l'expérience ne voit plus l'échiquier comme un objet physique, il n'est plus séparé de lui. L'échiquier est en lui, abstrait, dans son esprit. Il n'a plus besoin de penser aux cases, les mouvements deviennent naturels, il déplace les pions instinctivement.
La maitrise passe par là : il faut entrer dans les choses, les intérioriser, les vivre totalement, et avec le temps, tout devient différent.
Devenez ce que vous créez
Je vous ai parlé du « dogfooding », mais chez les auteurs, il y a une autre expression : il faut devenir le livre avant de pouvoir écrire le livre. C'est le même principe, mais poussé encore plus loin.
L'idée ici, ce n'est pas juste d'utiliser ce que vous créez, mais de vous y incarner. Écrire sur la rigueur en étant rigoureux. Créer un outil pour les gens organisés, parce qu'on est quelqu'un d'organisé. Publier une newsletter qui parle de liberté, justement parce qu'on vit de cette manière — librement.
Cette idée est inconfortable, parce qu'elle ne laisse pas d'échappatoire. Vous ne pouvez plus vendre quelque chose que vous ne vivez pas. Mais c'est précisément ce qui la rend intéressante, car les gens sentent quand quelqu'un parle depuis l'intérieur de sa propre vie. Et vous aussi d'ailleurs, vous ressentez cet alignement à propos de vous-même : quand vous incarnez ce que vous dites, ce que vous faites, ce que vous construisez ou ce que vous vendez, tout devient plus naturel. Vous vous sentez épanoui et utile.
Dans son livre Mastery, Robert Greene explique que les grands maîtres gardent toute leur vie l’esprit d'un artisan. Ce qui les motive, ce n'est pas l'argent, la célébrité, ni même la passion, mais l'envie de faire un travail parfait, concevoir le meilleur objet possible, maîtriser leur art. Cet état d'esprit les protège des hauts et des bas qu'ils affronteront inévitablement durant leur carrière. Pour eux, ce qui compte, c'est le travail lui-même. Et paradoxalement, c’est cet état d’esprit qui leur permet de devenir célèbre.
Steve Jobs l'a incarné. Il tenait ça de son père. Un homme qui aimait construire avec ses mains, et dont l'amour de la perfection, faire les choses juste, s'est transféré dans la conception des produits Apple. Jobs était connu pour exiger que les circuits intégrés de ses ordinateurs soient esthétiques, alors qu'aucun utilisateur ne les verrait jamais. Cette recherche de perfection a mené Apple au succès.
En tant que créateur, l'objectif que vous devez vous fixer est simple : faire les choses bien et en être fier.
Créez parce que vous n’avez pas d’autre choix
Le problème, si vous créez pour le succès ou la reconnaissance, c'est qu'il est tout à fait possible que ce succès tarde à venir, voire qu'il n'arrive jamais, ou pire, qu'il vous déçoive. Aussi, si le succès est votre source principale de motivation, il y a de grandes chances que vous abandonniez rapidement.
À l'inverse, si vous créez parce que vous n'avez pas le choix, c'est-à-dire que vous créez parce que ça vous intéresse vraiment, parce que ça vous nourrit personnellement, parce que vous ne pouvez pas vous empêcher de le faire, parce que vous auriez créé de toute façon, même si personne ne vous regardait — alors, il y a de fortes chances que dans dix ans, vous soyez toujours en train de créer.
Parce que oui, pour maitriser un domaine, ou réaliser quelque chose de grand, vous avez besoin de temps. L’équivalent d'une dizaine d'années de pratique assidue et délibérée, c'est-à-dire avec l'intention de vous améliorer.
Concrètement, que cela signifie-t-il ? Comment le concrétiser dans votre vie ? C'est assez simple, en réalité : vous devez laisser faire votre cerveau ce qu'il veut faire — explorer, questionner, embrasser les nouvelles idées.
Ce qui tue notre force créatrice, ce n'est ni l'âge, ni un manque de talent, mais notre propre esprit, notre attitude. Si ce que vous savez ou savez faire vous suffit, si vous préférez les idées familières, si vous vous complaisez dans le confort et la répétition de tâches à votre portée, petit à petit, votre cerveau s'éteint, par manque de défi et de nouveauté.
Instinctivement, nous allons vers le confort et la facilité. Mais vous devez luter contre cette tendance naturelle. Garder vivante cette force créatrice inée, qui ne demande qu'à s'exprimer.
Si vous suivez vos centres d'intérêts naturels, et faites toujours en sorte d'apprendre et de repousser vos limites, jamais votre créativité ne se tarira.
Ne pourchassez pas le succès ou l'argent, mais plutôt ce qui vous rend davantage vous-même.
« Reste toujours fidèle à ce qui te rend bizarre, décalé, étrange, différent. C'est là que réside ton pouvoir. » — Robert Greene
L'impatience est votre seul vrai ennemi
L'autre penchant naturel que nous partageons tous, c'est de vouloir aller trop vite, de montrer quelque chose, de prouver notre valeur, de faire une entrée remarquée.
Le problème, quand nous nous comportons ainsi, c'est que nous nous lançons dans un projet alors qu'il nous manque les bases. Nous voulons faire de grands discours, alors qu'il nous manque le vocabulaire. Et dans ce cas, ce que nous prenons pour de la créativité n'est rien d'autre que l'imitation du style des autres.
Le public ressent cela : le manque de rigueur, l'imitation, l'envie d'attirer l'attention ; et tourne alors le dos à vos créations.
L'impatience est le plus grand obstacle à la créativité. Vous avez besoin de temps, et de prendre votre temps. Oui, vous devez commencer par imiter les autres. Mais c'est uniquement la première étape. À force de travail, à force d'apprendre, vous allez petit à petit entrer dans votre pratique, et à ce moment-là, quand les techniques, les connaissances et le savoir-faire seront internalisés, vous pourrez innover.
En réalité, l'innovation viendra d'elle-même. Car votre cerveau a ce pouvoir : il recombine les idées. Mais pour cela, il a besoin d'un vaste champ de connaissances et de compétences. Puis de technique, pour concrétiser sa vision.
Quelqu'un qui passe dix ans à absorber les techniques, les connaissances et les conventions de son domaine, à les essayer, à les maîtriser, à les explorer et à les personnaliser — celui-là trouvera inévitablement sa voix authentique et donnera naissance à quelque chose d'unique et d'expressif.
Comme on dit : la patience est amère ; ses fruits sont doux.
Continuez de vous émerveiller
Après un apprentissage rigoureux, et souvent au moment des premiers succès, le risque est de tenir pour acquis ce que l'on a appris. On cesse alors de poser des questions, on cesse d'apprendre, de faire des efforts. On se croit même supérieur. Intouchable. Comme si le succès nous était dû. C'est à ce moment-là que, imperceptiblement, l'esprit commence à se rétrécir, et la complaisance s'installe.
« La jeunesse est heureuse parce qu'elle sait voir la beauté. Celui qui garde cette capacité ne vieillit jamais. » Cette citation, souvent attribuée à Kafka, nous rappelle qu'il nous faut à tout prix garder un esprit jeune — l'esprit du débutant.
Comment ? En faisant l'effort de nous rappeler constamment qu'en réalité, nous savons très peu de choses, et que le monde est mystérieux.
Dans son livre « The Black Swan », Nassim Taleb explique que nous avons tendance à sous-évaluer la quantité de choses que nous ignorons et à surévaluer ce que nous savons. Pour lui, une bonne bibliothèque est remplie de livres que nous n’avons jamais lu. Elle nous permet ainsi de nous rappeler, à chaque fois qu’on la regarde, de toutes ces choses qu’on ne connait pas encore. Nassim Taleb appelle ceci une « anti-bibliothèque ».
Tant que vous garderez un esprit jeune, capable de s'émerveiller, et curieux de tout ; un esprit qui voit le monde comme quelque chose d'infiniment mystérieux et merveilleux ; un esprit que vous laissez vagabonder et se remplir d'admiration et de connaissances — vous continuerez de créer, et vos créations intéresseront le public.
« La vie de tous les jours, votre vie, abonde de sujets et d’aventures. Elle en contient bien plus que vous ne pourrez jamais réaliser et elle est parfaite comme elle est. Si vous ne trouvez pas de sujets, ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas, mais parce que vous ne les voyez pas. » — Principes de la photographie de tous les jours
Faites de la beauté votre religion
Ce que cherchent la plupart des gens aujourd’hui, ce n’est pas à embellir le monde, mais à impressionner les autres (en suivant simplement les modes) et à montrer qu’ils ont de l’argent.
Créer ou partager la beauté est un acte généreux, un acte d’amour, alors qu’impressionner est un acte égoïste, qui trahit un manque de confiance en soi. « La beauté est un appel à renoncer à notre narcissisme et à regarder le monde avec révérence », nous rappelle le philosophe Roger Scruton. « C’est une culture dénuée d’amour qui a peur de la beauté ; car elle est perturbée par l’amour. »
La beauté est un besoin profondément ancré dans notre nature. Sans elle, il est impossible d’être totalement satisfait, heureux et épanoui. La beauté est une valeur aussi importante que la vérité et la bonté, et dont la poursuite n’a pas à être justifiée. « Pourquoi créez-vous cela ? », « Parce que c’est beau » est une réponse suffisante.
Kant pensait que l’expérience de la beauté venait quand nous regardions les choses, non pas pour les utiliser à nos fins, pour expliquer comment elles fonctionnent ou encore pour satisfaire certains besoins ou appétits, mais simplement pour les absorber, pour approuver ce qu’elles sont. Arrêtez d’utiliser les choses, de les expliquer, de les exploiter, et à la place, regardez-les.
Dans l’art, la beauté et la pratique sont deux éléments essentiels. Une œuvre d’art doit suggérer un idéal et nous donner l’impression qu’il est atteignable, pour que nous puissions en faire un objectif. La beauté montre l’idéal, et le savoir-faire de l’artiste le rend accessible. Et si aujourd’hui nous perdons notre foi en la beauté, c’est parce que nous perdons notre foi en l’idéal.
Sans beauté, il n’y a ni idéal, ni amour dans le monde. Et c’est le rôle de l’artiste de reconnaître la beauté, même dans le pire aspect des choses, ou dans ce qui n’en possède pas naturellement. Dans une chambre hideuse, photographiez la belle lumière qui entre par la fenêtre : le lit s’en trouvera transformé par l’acte créatif.
Lorsque nous admirons quelque chose de beau, nous nous sentons mieux. Nous oublions, l’espace d’un instant, notre quotidien et nos problèmes. Cette capacité qu’a la beauté à effacer nos souffrances est l’une des raisons pour lesquelles elle peut être considérée comme un substitut à la religion.
Simone Weil écrivait que « dans tout ce qui suscite en nous le sentiment pur et authentique de la beauté, il y a réellement la présence de Dieu. Il y a presque une incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est le signe. »
Dans un monde où la science a remplacé Dieu, créant un vide dans la tête et dans le cœur de nombreuses personnes, nous avons urgemment besoin de davantage de beauté.
Et c’est notre rôle à chacun, notre devoir même, d’en créer tout autour de nous, et d’encourager le culte de la beauté pour que l’humanité ouvre les yeux, et voit à nouveau en l’art et en la nature, des trésors qu’il faut à tout prix protéger.
« La beauté sauvera le monde. » − Fiodor Dostoïevski
L'excès comme principe
Une dernière règle que j'essaye de suivre : si quelque chose vaut le coup d'être fait, ça vaut le coup d'être fait en excès.
En ce moment, je travaille énormément sur Keepsake. Je passe trop de temps sur mon ordinateur. Pas suffisamment de temps à faire du sport, lire, méditer, écrire… Toutes ces routines que j'ai mis des années à construire, j'accepte de les mettre de côté un temps, parce que je crois en ce projet, et je n'ai pas envie de le faire à moitié. Je n'ai pas envie d'avancer prudemment.
Le demi-engagement ne produit pas les résultats que l'on espère. Jamais. Par contre, c'est le meilleur moyen d'avoir des regrets.
Le processus créatif a besoin d'une période initiale ouverte — rêver, errer, laisser le projet s'associer à des émotions puissantes qui émergent naturellement. Puis d'une période où l'on s'immerge totalement dans son projet, où on s'y jette à corps perdu, où on donne absolument tout ce que l'on a. Ensuite seulement, vient la discipline et la routine, qui remet de l'ordre dans le chaos, et permet de tenir sur le long terme.
Même ce texte, je l'écris depuis Keepsake. Une note que j'ai créée dans un projet, et que je transforme en article. J'utilise le produit, qui est d'ailleurs l'évolution de mes recherches depuis plus de 10 ans sur les sujets qui touchent à la créativité et à l'organisation personnelle. Je (re)découvre ce monde de la programmation, qui a grandement évolué depuis toutes ces années. Je prends des risques, mais je m'amuse. Je crée quelque chose que j'utilise chaque jour. Qui me ressemble. Dont je (commence) à être fier. Et que je cherche sans cesse à améliorer.
Photographie, écriture, programmation, entrepreneuriat… peu importe le domaine, les principes sont les mêmes. Et le temps est votre plus grand allié.
Imaginez-vous dans le futur, regardant en arrière, le travail que vous avez accompli. Les mois et les années supplémentaires que vous avez consacrés au processus ne vous sembleront pas douloureux une fois que vous aurez réussi. Vous vous souviendrez de cette période dans le passé, et un sourire discret se dessinera sur votre visage. Vous paraitrez serein et sûr de vous, aux yeux de ce jeune créatif qui vous pose tout un tas de questions. Vous essayerez de lui expliquer qu'il doit être patient. Mais il ne vous écoutera pas. Du moins, pas totalement. Mais vous saurez que ça fait partie du jeu. Vous étiez comme ça vous aussi.