Memento Mori
La conscience active de sa propre mort clarifie les priorités et libère l'action créatrice — non par morbidité, mais par intensification du présent.
Memento Mori est une locution latine qui signifie littéralement « souviens-toi que tu vas mourir ». C’est surtout une discipline de l’attention, consistant à garder à l’esprit sa propre mortalité.
Cette pratique remonte à la Rome antique. Lors des triomphes militaires, un esclave se tenait derrière le général victorieux sur son char et lui murmurait à l'oreille cette phrase, pour le rappeler à l'humilité au moment même de sa plus grande gloire (Lire à ce sujet : Nous avons constamment besoin d’être remis dans le droit chemin pour rester sur le droit chemin). Cela permettait de prévenir l’excès de fierté ou d’arrogance chez le général célébré. De lui rappeler qu’en dépit de ses grandes réalisations, il restait un mortel. Qu’il était sujet aux mêmes faiblesses et au même destin que les autres.
Mais c’est dans le stoïcisme que le concept trouve sa profondeur philosophique. Marc Aurèle, Sénèque et Épictète en ont fait un pilier de leur pratique. Sénèque écrivait qu'il faut vivre chaque jour comme s'il était le dernier — non par morbidité, mais pour donner de la valeur au présent.
« Car il en est toujours ainsi de la valeur sacrée de la vie. Nous l'oublions tant qu'elle nous appartient, et lui accordons aussi peu d'attention pendant les heures insouciantes de notre vie que nous le faisons pour les étoiles à la lumière du jour. Il faut que l'obscurité tombe pour que nous nous rendions compte de la majesté des étoiles au-dessus de nos têtes. » — Stefan Zweig
Ce qui rend ce concept puissant, c'est son effet inverse à ce qu'on pourrait attendre. Plutôt que de paralyser ou d'attrister, la conscience de la mort dissout l’anxiété liée aux jugements des autres (qu'importe ce qu'ils pensent ?) ; clarifie les priorités (qu'est-ce qui compte vraiment ?) ; libère du perfectionnisme (mieux vaut créer imparfaitement que ne rien laisser) ; intensifie la présence au moment.
Pour un créateur, Memento Mori n'est pas une consolation philosophique — c'est un outil de travail. Chaque jour passé à ne rien créer ou publier est un jour que l’on vole à notre propre œuvre. La mort n’est pas là pour nous faire paniquer, mais pour nous pousser vers la clarté — elle élimine les faux problèmes.
« La plupart d'entre nous passent leur vie à éviter de penser à la mort. Pourtant, l'inéluctabilité de la mort devrait en permanence nous occuper l'esprit. Le fait d'avoir conscience de la brièveté de l'existence donne du sens et ajoute une notion d'urgence à la réalisation de nos objectifs. En nous entraînant à nous confronter à cette réalité et à l'accepter, nous apprenons à gérer plus facilement les inévitables revers, séparations et crises de la vie. Cela nous donne la notion de proportions, de ce qui est vraiment important dans cette brève existence qui est la nôtre. La plupart des gens recherchent en permanence des façons de se distinguer et de se sentir supérieurs aux autres. Nous ferions mieux de voir notre mortalité qui nous met sur un pied d'égalité et qui est un point commun à tous. Loi du jour: En prenant profondément conscience de notre mortalité, nous intensifions notre expérience des moindres aspects de l'existence. » — Robert Greene, 365 lois, 3 décembre : Prenez conscience de votre mortalité