Le rasoir d’Ockham
Le rasoir d’Ockham est un principe de raisonnement. On l’appelle rasoir par métaphore : l’outil qui retire le superflu. Cette heuristique nous vient de Guillaume d’Ockham (v. 1287-1347), franciscain anglais, qui l’écrit ainsi : « il est vain de faire avec plusieurs ce qu’on peut faire avec moins »1.
Aussi appelé Principe de parcimonie ou d’économie, on le résume souvent ainsi : « Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple », ou « L’explication la plus simple est généralement la bonne ». La première n’est pas fausse, elle est vague ; la seconde, elle, est un contresens, car c’est précisément ce qu’il ne dit pas : le rasoir d’Ockham ne prescrit pas la simplicité, il interdit le superflu ; on ne s’en sert pas pour trancher entre le vrai et le faux, mais pour raser les hypothèses superflues.
Ainsi, le rasoir d’Ockham :
- ne dit pas que la solution la plus simple est vraie. Seulement qu’elle est la plus économique à essayer d’abord ;
- il ne s’applique qu’à égalité de pouvoir explicatif. Une explication plus simple qui explique moins de choses n’est pas préférable, elle est juste plus courte.2
- La « simplicité » dont il est question ici ne signifie pas l’hypothèse la plus simpliste, la plus évidente ou la plus conventionnelle. Mais « qui postule moins d’entités, moins de causes, moins de coïncidences ».
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce ne sont pas les explications qu’on interdit de multiplier, mais les choses qu’une explication nous oblige à supposer existantes : une cause, une force, une intention, un sens caché. C’est ce qui rend le rasoir tranchant là où « faire simple » ne dit rien : on ne compte pas les mots d’une théorie, on compte ce qu’elle nous engage à croire.
Applications concrètes du rasoir d’Ockham
Concrètement, vous pouvez l’utiliser :
- Face à deux explications d’un même fait — on économise de l’énergie et de l’espace mental en considérant la plus simple en premier.
- Face à un problème — il aide à trier les pistes avant de tester.
- Dans votre tête — il évite d’imaginer des scénarios trop compliqués.
Un exemple : imaginons que vous ayez envoyé un message à quelqu’un et que vous n’ayez pas de réponse dans la journée. Vous multiplierez alors les scénarios négatifs — elle ne pense pas à moi, j’ai dit une bêtise, je n’aurais pas dû envoyer ce message tel quel, elle fait exprès pour me faire du mal… —, or, il existe une hypothèse bien plus simple : elle est occupée.
Et un autre : la semaine dernière, pendant un coaching, je discutais avec quelqu’un qui se plaignait de ses employés. Il voulait qu’ils fassent quelque chose, mais ces derniers n’y arrivaient pas. « J’ai eu 10 employés différents, j’ai changé de manager trois fois, rien n’y fait ! », s’exclama-t-il. Il s’est mis à énumérer d’incroyables hypothèses. Je l’ai alors incité à envisager quelque chose de plus simple : ses attentes sont peut-être simplement irréalistes en l’état.
Le rasoir ne s’applique qu’aux explications
Devant une situation, vous avez deux choses de nature différente :
- les faits : ce que vous avez observé, ce qu’on vous a dit, ce qui s’est produit ;
- les explications : les histoires que vous construisez pour rendre compte de ces faits.
Le rasoir ne travaille que sur la seconde ligne. Il vous aide à choisir entre deux explications d’un même fait. Il ne vous autorise jamais à supprimer un fait parce qu’il complique votre histoire.
L’usage tordu, très fréquent, ressemble à ceci : quelqu’un vous signale un problème, ça vous ennuie, et vous répondez « l’explication la plus simple, c’est que vous vous êtes trompé ». N’utilisez pas le rasoir pour justifier un évitement.
Le retournement du rasoir
Attention à ce que le rasoir ne devienne pas des œillères. À force de faits nouveaux, l’explication simple doit s’inventer une excuse à chaque fois, et la somme de ces excuses finit par coûter plus cher que l’explication lourde qu’on avait écartée au départ. Le rasoir se retourne alors contre elle.
Reprenons l’exemple de cette personne qui n’a pas répondu à l’un de vos messages. Nous avons deux explications :
- Explication A : « elle est occupée » — c’est l’explication simple, qui ne suppose rien : il arrive à tout le monde d’être occupé.
- Explication B : « elle ne veut pas de moi » — c’est une explication plus complexe, qui suppose une entité invisible (état intérieur, jugement, etc.)
Dans ce cas, le rasoir d’Ockham dit de choisir l’hypothèse A sans hésiter.
Maintenant, imaginons que cela continue, et que par cinq fois, vous n’ayez pas de réponse, qu’elle annule un rendez-vous programmé, et qu’elle n’initie jamais aucun échange. L’explication A doit maintenant supposer : qu’elle était occupée au premier message, qu’elle était occupée au second message, qu’elle était occupée encore pour annuler votre rendez-vous, et justifier le désintérêt de l’initiative… Plusieurs coïncidences indépendantes. Alors que l’explication B suppose une seule cause, et elle explique les cinq faits d’un coup.
L’explication « lourde » est devenue l’explication économe. Le rasoir n’a pas changé de règle : ce sont les faits qui se sont accumulés, et chaque fait nouveau oblige l’histoire rassurante à s’inventer une excuse de plus. Une excuse par fait, c’est exactement ce que le rasoir interdit.
Ni naïf, ni paranoïaque
Le rasoir d’Ockham dit : ne postulez pas ce dont vous n’avez aucune preuve. Un autre modèle mental dit le complément exact : une absence de preuve n’est pas une preuve d’absence. Mis bout à bout, les deux donnent la seule position tenable : je ne bâtis rien sur une hypothèse que rien n’appuie, mais je ne la déclare pas fausse pour autant. Je la mets de côté, et je continue de regarder.
Raser une hypothèse, ce n’est pas refuser de la tester. C’est refuser de vivre dedans tant que rien ne la prouve.
La plupart des histoires que nous nous racontons quand quelque chose nous échappe ne sont pas plus lucides que les autres : elles sont simplement plus coûteuses. Elles supposent des intentions, des jugements, des sens cachés…
Le rasoir d’Ockham vous évitera de payer cher pour des choses qui n’existent pas.
Notes
- On attribue souvent à Ockham la formule latine « entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem », qui signifie « les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire », or elle apparait au XVIIᵉ siècle, et n’est donc pas de lui. ↩
- « Aussi simple que possible, mais pas plus simple », dit la formule attribuée à Einstein ↩